Isabelle aux milles Fossettes

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Il ne m’aura pas fallu plus de cinq petites minutes pour avoir envie de devenir la meilleure amie d’Isabelle. Dès qu’elle s’est assise en face de moi sur cette petite terrasse parisienne et qu’elle s’est excusée avec un grand fracas de rire de cacher ses yeux fatigués derrière ses lunettes de soleil : il n’en fallait pas plus. Isabelle est de ces personnes qui, après quelques échanges, vous donnent le sentiment de la connaitre depuis toujours. Est-ce parce qu’elle est bavarde ? Allez, soyons francs, elle est très bavarde. Mais les idées qu’elle défend avec sa conviction désarmante résonnent tant en chacun de nous, que vous pourriez l’écouter pendant des heures sans vous lasser.  


Isabelle vous parle de son enfance à Grenoble, avec des anecdotes qui mettent l’eau à la bouche, des anecdotes en forme de tartines au pain croustillants confectionnées par son grand-père maternel d’origine italienne, et d’autres à l’image de sa grand-mère paternelle qu’elle surprit chantonnant à tue-tête le prénom de sa petite fille venue la voir à Brazzaville. Grenoble, c’est sa ville, celle où elle a grandi, celle où elle vit encore, cette terre joyeusement contestataire et résistante. « Tu savais que Mai 68 avait débuté à Grenoble dès 67 ? Et qu’elle fut le berceau le Révolution française ? » Et elle en sait quelque chose, elle qui y a effectué sa maitrise d’Histoire avant de trahir (un petit peu) sa ville et de s’expatrier à Marseille pour suivre une Ecole de Journalisme. 

 
 
 

"L’humilité c’est bien, ce n’est pas de la fausse modestie. C’est travailler, tel un artisan, à son métier, avec le souci de faire bien, d’être consciencieux. C’est ça l’humilité."

 
 
 

 

La double orientation de ses études résonne en moi avec un échos particulier - adolescente, j’avais moi-même adopté la même stratégie. C’est une évidence, Isabelle et moi on devrait vraiment être meilleures amies. « Etudier l’Histoire c’est s’engouffrer tête la première dans les recherches, encore et encore. La source, voilà le point commun entre l’historien et le journaliste. C’est parce que nous sommes humains, emplis de subjectivité, qu’il nous faut sourcer. »

 

Isabelle retrouve loin dans ses souvenirs cette envie d’écrire, une vocation qu’elle concrétise en devenant journaliste, débarrassée de l’idéalisme et du mysticisme qui siéent toujours à ce métier. Son professeur de français de collège avait pris l’habitude de faire lire ses rédactions à son entourage, une fierté pour la petite Isabelle, et pour sa mère surtout. « Mais dans ma famille on est très humble, on ne dit pas sa fierté. On la montre, mais on ne la dit pas. L’humilité c’est bien, ce n’est pas de la fausse modestie. C’est travailler, tel un artisan, à son métier, avec le souci de faire bien, d’être consciencieux. C’est ça l’humilité. »

 

 

 
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De l’humilité, Isabelle en fait preuve, peut-être un peu trop, lorsqu’elle vous raconte comment elle a décroché son premier poste de journaliste. C’est une lettre qui lui ouvre la voie, une lettre envoyée avec une bonne dose d’audace à la rédaction de Radio France Isère vantant sa détermination et terminant par un argument infaillible : « il se trouve par ailleurs que j’ai de la voix ». Infaillible on vous dit. « J’ai commencé en faisant les bandes annonces. J’aimais la radio, mais écrire, c’était ça mon truc, et ça me manquait. » Qu’à cela ne tienne, elle décroche un stage au Dauphiné - et n’en est (presque) pas repartie, jusqu’à il y a un an et demi. « Le journalisme de proximité c’est vraiment une très bonne école. On est touche à tout, on traite des faits divers, de sport, de justice… Et vous n’avez pas intérêt à vous planter, parce que le lendemain les gens viennent vous voir à la rédaction pour vous en toucher un mot ! » 


Mais il y a des choses qui marquent. Des détails, des rengaines incessantes et insolentes, qui se répètent, s’entêtent. Si un sujet sur les quartiers se profile à la rédaction, on lui demande son avis ; une conversation sur les iles, on se tourne vers elle. « C’était ridicule : je suis fille de médecin. Et j’aime bien plus le vin que le rhum ! » 

 
 

" Métissée, je le suis, mais pas uniquement par ma peau. Je le suis parce que je suis une femme, je suis française, je suis grenobloise, je suis mère, je suis journaliste. C’est ça qui fait que je suis métisse."

 
 
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Vous voudriez demander à Isabelle d’où elle vient.  Nous vous l’avons dit : de Grenoble. Vous pourriez insister, poliment, sans mauvaise intention, par simple curiosité, avec maladresse. Vous devriez plutôt lui demander comment elle boit son café. Elle vous donnera une réponse aussi complexe que l’est votre précédente question : un nuage de lait dans un café américain lorsqu’elle a le temps de le savourer, un ristretto sans sucre quand il faut vraiment y aller, un café crème sucre roux si elle a besoin de réconfort. On associe automatiquement les minorités visibles, les couleurs de peau, à l’immigration, alors qu’il y a tant d’autres histoires. « Demander à quelqu’un d’où il vient, c’est implicitement lui dire qu’il n’est pas d’ici - quand on est bien dans ses baskets, ce n’est pas grave ; mais si ce n’est pas le cas… »

 

Pendant longtemps, Isabelle a fait comme si elle n’était pas métisse. Mais de se voir poser la question dix fois par jour, elle finit par y revenir. « C’est dans les yeux des autres que j’ai découvert que j’étais métisse. Métissée, je le suis, mais pas uniquement par ma peau. Je le suis parce que je suis une femme, je suis française, je suis grenobloise, je suis mère, je suis journaliste. C’est ça qui fait que je suis métisse. »

 

 

Le métissage, ce n’est pas qu’une couleur, et Isabelle peut vous en parler pendant tout un après-midi, et plus encore. Le communautarisme, très peu pour elle. Affirmer une identité qui n’est pas celle que l’on attend de vous à cause de la couleur de sa peau, ce n’est pas renier ses origines. C’est plus profond que cela, c’est un choix personnel. C’est dans la complexité de l’être humain, son environnement familial, socio-professionnel, ses rêves et ses envies que l’on trouve la réponse. Et cesser d’enfermer le métissage dans un ghetto d’idées reçues et de comportements attendus. « La question est bien trop politisée maintenant. On est dans une période d’une telle crispation - les gens devraient au contraire se détendre un peu ».

Il y a autant de particularité que de métissages, autant de spécificités que de personnes, c’est cela la leçon qu’Isabelle vous apprend. Une leçon de justesse et de vérité qui trouve paradoxalement bien trop difficilement son chemin dans cette France des droits de l’Homme qui juge encore tant sur les apparences.

 

 

" Au sein des médias généralistes, finalement on retrouve les mêmes profils - sauf lorsqu’il y a des dossiers spéciaux. Mais la diversité, elle est partout, tout le temps ! On ne devrait pas attendre un numéro spécial pour remplir des quotas et parler à toutes les femmes. "

 
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Vous devriez surtout demander à Isabelle de vous parler de Fossette Magazine, et voir l’éclat qui s’affiche sur son visage. Fossette, c’est sa façon de nous parler de ces choses si sérieuses, le métissage, la diversité, le féminisme, sans nous culpabiliser. La mode, la beauté, l’histoire, sont autant de prismes qui permettent de prendre du recul et de faire passer des messages en engageant la conversation. Des médias dédiés aux femmes métissées, ou noires, oui, il en existe. Mais Fossette veut aller au-delà d’un magazine qui ne s’adresse qu’à elles. La fossette n’a pas de sexe, n’a pas de couleur, n’a pas d’âge, est universelle. 


Il aura fallu du courage à Isabelle pour dire adieu au Dauphiné et se lancer dans l’aventure, mais de regret, point. « Fossette apporte une vraie diversité au sein des médias généralistes, où finalement on retrouve les mêmes profils - sauf lorsqu’il y a des dossiers spéciaux. Mais la diversité, elle est partout, tout le temps ! On ne devrait pas attendre un numéro spécial pour remplir des quotas et parler à toutes les femmes. » 


Faire ce magazine, c’est un vrai travail d’artiste, et Isabelle s’entoure, d’un directeur artistique et de photographes de talent, de stylistes sensibles à l’éco-création et au métissage des styles, d’associations engagées, de spécialistes qui apportent un nouveau regard. Et à son niveau, peu à peu, elle bouge les lignes et crée des passerelles entre tous. Par deux fois, elle repousse des offres de rachats. Elle voyage, participe au Salon de la Mode de l’Océan Indien où la mixité de créateurs fait exploser les stéréotypes. L’inspiration, elle est partout, de Mayotte à Paris. « J’aimerais que l’Europe ait plus de couleur – l’Europe est multiculturelle et pleine de couleurs, et on ne les voit jamais. » 


Ne demandez pas à Isabelle d’où elle vient. Demandez-lui plutôt où elle va : de l’avant, et avec conviction.

 
 
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Pour sortir des sentiers battus de la mode et découvrir la diversité des beautés et la magie du métissage, c'est avec  Fossette Magazine

Morgane Dion