Danse-la comme Fanny

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Comme beaucoup de petites filles de ma génération, à l’âge tendre de 6 ans, j’ai fait mes premiers pas en classe de danse sous le regard fier de ma mère et surtout de mon père. Mais trop raide, trop maladroite, clairement trop dissipée, j’ai rapidement raccroché mon tutu et mes pointes, et je me suis orientée vers un sport qui semblait convenir un peu plus à mon tempérament d’alors : le club de judo. Depuis cet abandon, j’ai toujours pensé, avec une pointe de jalousie et beaucoup de mauvaise foi, que les danseuses étaient probablement très imbues d’elles-mêmes et un peu précieuses.

FAUX. COM-PLE-TE-MENT FAUX.

Et c’est Fanny qui me l’a prouvé, sans même le chercher, de manière très naturelle. On pourrait penser que pour avoir le courage de se produire sur scène face à des centaines de personnes tous les soirs pendant des années, il faut aimer être au centre de l’attention, se montrer, se mettre à nue. Fanny n’est pas comme ça. Ancienne danseuse étoile de l’Opéra de Paris, elle a cette réserve presque timide des femmes qui n’ont plus rien à prouver. Face caméra, pour faire les photos, elle blush, elle est gênée. Mais demandez-lui d’effectuer quelques pas de danse, et elle se métamorphose, sourire aux lèvres et grâce incarnée.

 

 
 
 
"Malgré tout, je tenais le coup. J’avais la passion. Quand on est passionné, ça passe toujours mieux, on arrive toujours mieux à surmonter le fait que ce soit dur."
 
 
Mais Paris, c’est tellement plus que ça ! Paris c’est vivant, et tellement cosmopolite !-8.jpg
 

« Parisienne à fond », Fanny est née dans une famille d’artistes. Son petit frère est artiste-peintre, son père se rêve écrivain ; sa mère, elle-même danseuse à haut niveau, connait la dureté du milieu, et ne veut pas pousser sa fille à suivre ses traces. Mais à 9 ans, enviant ses petites camarades qui se racontent leurs aventures de minis rats d'opéra, Fanny veut faire pareil. Devant l’entêtement de sa fille, sa mère décide que quitte à s’y mettre, autant rejoindre des cours sérieux. Et ce sera sa chance, à Fanny : au bout d’à peine 3 mois, elle se révèle si douée que son professeur de danse l’incite à se tourner vers l’opéra. Le concours est dur, Fanny est jeune, le jury est exigeant ; on juge sa souplesse, sa condition physique, son niveau de danse naturellement, mais aussi sa résistance et sa motivation. Mais de ce premier concours, Fanny ne retient finalement que le moment de joie, l'instant fatidique du résultat, l’annonce fière à sa mère : « Maman - je suis prise. ». 

 

A l’âge où la plupart des enfants courent les rues, traînent en groupe, s’amusent à faire enrager leurs parents, Fanny, elle, commence à suivre un programme stricte, presque militaire. L’école est dure et, quelque part vole à Fanny son adolescence - elle le reconnait à posteriori. Internat obligatoire, elle suit les cours de l'école de 8h à 12h, puis enchaines les leçons de danse l’après-midi. N’en déplaise à nos préjugés, l’école est mixte, presque à équivalence. Mais n’imaginez pas une sorte de Poudlard de la danse ; ici l’exigence est au paroxysme, la résistance est testée au quotidien, tant mentalement que physiquement. Leur entrainement est celui de sportifs de haut niveau, mais pas question de se plaindre ou de laisser paraitre la moindre faiblesse. Les abandons sont légion, et chaque année, les examens remettent en question la présence même des jeunes danseurs dans le programme ; rester devient presque plus dur que d’y entrer. Christine Vaussard, célèbre danseuse et professeure de dernière année, presse ses élèves. Très dure, elle marque beaucoup Fanny, mais lui enseigne aussi beaucoup. A tenir le choc, à faire face aux journées à rallonge, aux blessures, aux orteils maltraités, aux critiques qui pleuvent. 

 

Mais ce qui pèse le plus à Fanny, ce n’est pas la dureté de l’école ou les courbatures. Ce qui lui pèse le plus, c’est l’absence de son frère, duquel elle est très proche. «  On n’avait pas les mêmes dates de vacances, on se voyait très peu », se souvient-elle. «  Il me manquait énormément - je pense que je lui manquais autant, même si lui il ne le dira peut-être pas... Mais malgré tout, je tenais le coup. J’avais la passion. Quand on est passionné, ça passe toujours mieux, on arrive toujours mieux à surmonter le fait que ce soit dur. » 

 
" Je veux dire haut et fort que l’on peut vivre d’une passion, d’un métier artistique "
 

Les années de travail finissent par payer. Dès 16 ans, Fanny réussit un nouveau concours extrêmement sélectif et entre dans le corps de ballet - si rare pour son âge, qu’elle obtient une dérogation pour pouvoir travailler aussi jeune. Le graal ainsi atteint, Fanny le vit comme un rêve - avec la crainte de le voir se briser chaque jour tant les exigences restent élevées. Danseuse à l’Opéra de Paris, elle danse tout, le Lac des Cygnes, Casse-Noisette, tous les grands classiques, sous le regard des plus grands chorégraphes. Pendant des années, lorsqu’elle dit qu’elle est danseuse, Fanny se heurte inlassablement au même refrain : Mais ton vrai métier, c’est quoi ? « Je veux dire haut et fort que l’on peut vivre d’une passion, d’un métier artistique », clame t-elle. «  L’artistique fait peur aux gens, aux jeunes surtout, car on a l’impression que ce ne sont pas des vrais métiers. La société valorise l'art comme forme de pensée, mais se moque dès que l’on parle d’en vivre. Ce n’est pas qu’une question d’y croire, c’est aussi une question de travail, mais c’est possible, on peut en faire un vrai métier. » 

 
 
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Très vite, à force de persévérance, et de talent, elle réussit les concours internes à la compagnie et devient « sujet » - comprendre le plus haut grade du ballet, qui permet de danser les rôles d’étoiles, de solistes. « C’était magique », se souvient-elle. « J’ai voyagé dans le monde entier avec la Compagnie - Japon, New York Singapour, Helsinki, Sydney… Alors oui, le ballet, c’est la rigueur, la rigueur et la rigueur. Pas un cheveu ne doit dépasser quand on entre en scène, chaque mouvement est millimétré, rien n’est du au hasard dans la danse - c’est presque comme entrer au couvent ! Mais la scène… la scène c’est extraordinaire. On entre dans un personnage et on fait des choses qu’on ne s’imagine pas faire dans la vie de tous les jours. » Fanny n’est pas une danseuse de répétition, c’est une danseuse de scène. Chaque entrée sur scène est un moment d’oubli de soi et d’abandon au public. Deux heures durant, elle ne s’appartient plus, elle fait rêver les gens venues oublier leur propre vie, leurs tracas. « Offrir ça à mon public, c’était ça qui était extraordinaire. » De son temps à l’Opéra de Paris, Fanny est marquée par Coppelia - un vrai grand rôle d’étoile, un grand ballet, très difficile techniquement. A la fin de la première répétition, tout le monde s’écroule au sol, en sueur, rompus, à presque vomir tant l’effort demandé est colossal. Mais pourtant prêts à repartir. 

 

Le ballet, il n’y a pas beaucoup de place pour autre chose, ça c’est sûr, et ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est Fanny elle-même. Une passion comme ça mène loin, mais il ne faut pas avoir peur de se tromper, de se casser la gueule, ça vaut mieux. La passion, c’est un peu égoïste, ça vous prend aux tripes et ça n’aime pas vous partager. Mais parfois, quand on fait l’effort, on parvient à se créer une petite bulle supplémentaire. Son fils nait à l’époque où Fanny danse encore pour le ballet. La vie de spectacle est intense, et certaines semaines elle ne le voit pas du tout. « Ce n’est pas la vie de famille qui est compliqué, c’est la vie de maman », avoue t-elle. Elle s’organise pour concilier sa passion pour la danse et son fils. Ce n’est pas facile, mais pour qui est-il facile d’être mère ? Parfois, lorsque les choses se combinent bien, elle l’emmène aux représentations, qu’il apprécie - même si c’est spécial pour lui. Ce moment-là, sur scène, n’est pas pour lui, ne leur appartient plus, à mère et fils. Fanny appartient à la scène, à la salle. 

 
" Le ballet, c’est la rigueur, la rigueur et la rigueur. Pas un cheveu ne doit dépasser quand on entre en scène, chaque mouvement est millimétré, rien n’est du au hasard dans la danse - c’est presque comme entrer au couvent ! Mais la scène… la scène c’est extraordinaire. On entre dans un personnage et on fait des choses qu’on ne s’imagine pas faire dans la vie de tous les jours. "
 

Finalement, à l’âge de trente ans, Fanny raccroche ses pointes d’Opéra. Après 15 ans dans le corps de ballet, elle sent qu’elle est arrivée au bout de ce qu’elle pouvait dire. L’envie de faire les choses différemment, de s’exprimer autrement - toujours dans la danse, bien entendu. Fanny s’accorde une belle année sabbatique pour faire le point, souffler, ralentir, se concentrer sur sa famille et sur ses envies. En 2010, elle intègre une compagnie marseillaise, sous la direction de Julien Lestel. « J’adore l’opéra, tout ce que j’ai fait dans ma vie et que je fais encore aujourd’hui, c’est grâce à l’Opéra. », explique t-elle. « Mais on n’y choisit pas les rôles, car tout est cadré et on respecte la hiérarchie à la lettre. » Dans la compagnie marseillaise, Fanny goute à la liberté d’expression, et elle s’essaye à de nouveaux rôles, comme celui de Juliette (de "Juliette et Roméo", je précise, sait-on jamais). La programmation est plus diversifiée. A chaque compagnie ses points forts : dans le corps de ballet, autant la capacité de rester un mois et demi sur une création pour atteindre la perfection que de répéter un ballet en seulement 15 jours ; dans la nouvelle compagnie, la souplesse de pouvoir jouer du contemporain l’après-midi puis de jouer le lac des Cygnes le soir. Pendant 5 ans, à nouveau, sa passion l’emmène danser partout.

 
 
 
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Et puis, Elephant Paname arrive dans sa vie, à tâtons d’abord puis par la grande porte en 2012. Elephant Panama, c’est le fruit de longues discussions mais c’est surtout et avant tout l’histoire d’une soeur et d’un frère, de Fanny et de Laurent, son petit frère dont la séparation lui coûtait tant durant ses études. Leurs idées sont de prime abord discordantes, du moins en apparence. Elle veut monter des studios de danse, lui une galerie d’art un peu différente, un café, un lieu de vie. La danse, l’art, la vie, se rassemblent finalement dans ce lieu d’art qui combine expositions, studios de danse, café. Le lieu, un ancien hôtel particulier style Belle Epoque, logé au coeur du 2è arrondissement de Paris, est une évidence. Laurent, plasticien et artiste peintre de métier, se charge de la restauration du bâtiment. Il a l’oeil, connait les couleurs, visualise - et c’est un immense succès. Ses salles de parquet clair aux grands miroirs, son âme qui s’échappe et retenti sous le dôme contemporain, sa décoration art nouveau, mais surtout son magistral escalier de marbre qui règne fièrement sur la bâtisse : Elephant Paname n'a pas fini de conquérir les coeurs. 

 

Travailler entre frère et soeur n’est pas donné à tout le monde, mais Fanny et Laurent ont cette intelligence de se respecter, et de respecter les pré-carrés de l’autre. Elle est terre à terre, organisée; lui est l’artiste dans toute sa splendeur. «  On est très différents, mais on se complètement parfaitement », raconte Fanny. « Mon frère me donne son avis sur la danse, oui, mais il n’empiète jamais sur mes décisions. Tout comme moi je donne mon avis sur les expos mais je le laisse avoir le dernier mot, car c’est sa partie et j’estime que chacun a son métier. On n’est jamais d’accord, mais on est toujours d’accord. Je ne vois personne d’autre avec qui j’aurais voulu vivre cette aventure… » Je n’ai aucunement besoin qu’elle le formule pour le deviner ; tout dans les mots de Fanny, dans l’histoire qu’elle me raconte, dans les mimique de son visage, exprime l’admiration qu’elle porte à son frère. 

 
 
" Quand on a commencé à monter ce projet, on nous disait qu’on était trop fous, trop jeunes, qu’un lieu d’art ça ne marcherait pas. Ils avaient tort. En fait, il y avait un vrai manque, les gens ont besoin de cette bouffé d’air frais qu’offre l’art, sous toutes ses formes. "
 
 
 

Soutenu par une équipe impliquée, frère et soeur font du lieu un succès. Le centre de danse ne désemplit pas, stages, cours, créations qui regroupent des élèves de 5 à 80 ans - littéralement. Mais la programmation de Eléphant Paname c’est aussi du krav maga, des concerts lyriques, des conférences, stages à l’année, expositions. Chaque salle est différente, a son mot à dire. C’est un vrai lieu d’art, qui se module, se visite, se vit. « J’aime ce lieu », résume Fanny avec émotion. « Le mercredi je vois les mamans qui attendent leurs enfants, les enfants en jupettes sauter partout. Le café se remplit de copines qui prennent un verre après leur cours. Quand on a commencé à monter ce projet, on nous disait qu’on était trop fous, trop jeunes, qu’un lieu d’art ça ne marcherait pas. Ils avaient tort. En fait, il y avait un vrai manque, les gens ont besoin de cette bouffé d’air frais qu’offre l’art, sous toutes ses formes. » Fanny est très loin de l’image epinale de la business girl ; appelez-la "femme d’affaire", « entrepreneure", elle rougit. Elle demeure dans le fond, à la surface et de tout son être, une danseuse, une artiste. Ce qu’elle a créé n’en est pas moins une belle entreprise, qui fleurit grâce aux gens qui la composent et qui entourent Fanny et son frère. De journée type, point. Chaque semaine est différente, selon les évènements qui sont organisés, la programmation des cours, des expositions, et chacun apporte sa pierre, selon ses affinités, toujours un peu à l’arrache. « Mais c’est ça qui nous motive, ça a un côté sympa et on ne s’ennuie jamais », confie Fanny. 

 

Si vous lui parlez d’avenir, Fanny vous répond : durer. Ce qui est plus compliqué dans la vie, ce n’est pas de créer. Tout le monde peut avoir des idées, avoir de la passion, et s’en servir pour créer. Non, le plus dure, c’est de durer. Dans des grandes villes comme Paris, il y a tellement de choses dont on se lasse vite. Ce genre de projet tient sur les personnes qui ont eu l’envie de le faire naitre et de le faire vivre jour après jour. L’art est éphémère, peut-être que ce lieu s’arrêtera lorsqu’ils auront décidé de ne plus être là. Mais pour l’instant, Fanny est là, chaque jour, et rêve d’ouvrir des Eléphant Paname à travers le globe. « Avec mon frère, on rigole, on se dit « New-York ? Japon ? Belgique ? » 

 

Et puis, demain, danser, à nouveau. Depuis qu’elle a arrêté il y a un peu plus de deux ans, quand elle a eu sa fille, un peu sur le tard, un peu fatiguée, Fanny y pense, chaque jour. Ca lui manque, bien sûr. Quand un corps est habitué à travailler depuis toujours, si vous le coupez de ses habitudes, tôt ou tard, il vous rappelle à l’ordre. Alors, demain, danser, à nouveau, et toujours.

 
 
 
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Pour se mettre à la danse ou s'initier à l'art, rendez-vous à Eléphant Paname

Morgane Dion