Anne, my little Parisienne

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Vous savez ce qu’on dit à propos des parisiens - être parisien ce n’est pas être né à Paris, c’est y renaitre. Et bien Anne, elle, avant d’être la parisienne moderne qu’elle est aujourd’hui, a longtemps été une parisienne déracinée.

 

Née dans le 15è arrondissement, 3è génération d’une famille de parisiens, elle a Paris dans la peau. Mais c’est dans une petite ville des Yvelines qu’elle grandit, à côté de Versailles. Son ancrage parisien, elle doit se contenter de le vivre au travers de ses parents et grands-parents pendant des années. De son enfance, elle retient la verdure et les terrains de tennis, mais aussi le manque de quelque chose. « J’ai mis du temps à mettre des mots sur ce manque », analyse-t-elle. « Quand tu es enfant, c’est idéal, tu peux te promener seule dans la rues, tout le monde connait tout le monde, il y a une certaine forme de sécurité. Mais ça manquait d’un peu de… peps’. »

Son enfance, c’est aussi et surtout l’image et la présence de sa maman, professeure des écoles plutôt à l’ancienne, hyper stricte, adorée des parents mais crainte par les élèves. Elle-même élève de sa mère pendant 2 ans, Anne grandit avec cette dichotomie permanente d’être « la fille de » dans un tout petit village sans pour autant n’avoir rien demandé à personne. Elle passe son enfance à chercher à fuir ces situations que vivent tous les enfants de prof - est-ce que tu as vu mes notes, est-ce que tu connais les réponses du devoir, est-ce que ta mère va faire une interro surprise…

 

 

Il lui faudra attendre l’âge adulte pour gommer le goût amer de ses souvenirs d’enfance de fille d’institutrice. En fait, sa mère est plutôt rock and roll comme prof, elle fait faire plein d’expériences à ses élèves, les emmène en classe verte à la rivière, en voyage d’étude aux Etats-Unis. Mais tout ça elle ne le voit pas à cet âge-là, elle ne voit en elle que l’institutrice. Elle est sa professeure avant d’être sa maman. C’est l’écriture de son premier roman « L’année du Flamant Rose », publié en 2017, qui permet à Anne de faire la paix avec son passé et d’effectuer sur elle-même un travail qu’elle achève avec son second roman. « L’écriture m’a clairement permis de grandir et de régler avec moi-même certaines choses », analyse-telle. « J’ai longtemps été la fille de mon père et aujourd’hui je peux enfin dire que je suis la fille de ma mère. » 

 

" L’écriture m’a clairement permis de grandir et de régler avec moi-même certaines choses. J’ai longtemps été la fille de mon père et aujourd’hui je peux enfin dire que je suis la fille de ma mère. "

 
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Même si cela peut paraitre caricaturale, elle le reconnait elle-même, elle a le sentiment que sa vie commence vraiment lorsqu’elle revient s’installer à Paris pour poursuivre ses études. C’est la renaissance dont parle le dicton, la Parisienne qui reprend ses racines. Dans son minuscule appartement dans le 5è arrondissement, elle se connecte enfin avec la mémoire vive de la ville de sa famille. « C’est comme si toutes les petites cellules de mon corps se disaient "maisoooon" », rigole-t-elle. 

Si l’époque de l’université à Paris Sorbonne se passe bien malgré un emploi du temps chargé, elle n’en garde pas des souvenir immémoriaux. La vie à la fac se révèle si décorélée de ce qui se passe en vrai, qu’elle a l’impression de perdre son temps à payer pour qu’on lui enseigne de la culture générale.

Ce qui la fait tenir au bout de son bi-DEUG en Lettres et Histoire, c’est son ambition. Et son ambition a un nom : le journalisme. Enfant, elle assurait déjà à ses parents qu’elle serait journaliste. Du haut de ses 7 ans, elle tenait des conversations politiques et se passionnait pour une émission passant sur Europe 1 animée par Elkabbach qui s'appelait le Club de la Presse. Et cette passion ne l’a pas quitté au fil des années. Ce qui l’attire dans le journalisme, c’est cette capacité de pouvoir aller parler à n'importe qui sans peur, cette perspective de pouvoir rencontrer des gens formidables, les titiller avec ses questions, les confronter à qui ils sont et s’enrichir. 

 

 

" J’ai monté mon premier magazine sans vraiment m’en rendre compte. Mais ce n’est pas grave, s’il faut arrêter, on arrête. Je pense que c’est assez courageux d’être capable de prendre le recul pour se dire ça ne marche pas - et analyser pourquoi. "

 

 

Après un passage à New York comme fille au pair, Anne intègre, aucune surprise, une école de journalisme en alternance, pas encore reconnue par la profession mais ayant la vertu de confronter concrètement les étudiants au métier de journaliste. Nous sommes en 2003, le journalisme est encore très print force et internet n’en est encore qu’à ses débuts de structuration. Son alternance lui permet de décrocher ses premières piges assez facilement - et accessoirement de payer les frais de son école.

Sa toute première pige c’est pour un magazine de presse ado, une interview de la chanteuse Alizée, en Corse s’il vous plait. « Je m’en rappelle très bien », raconte-t-elle. « J’étais partie pendant 3 jours avec une attachée presse incroyable manger des langoustes pour interviewer Alizée pendant 20 minutes. J’avais trouvé le concept génial. J’ai fait des trucs assez fous à cette période, par exemple un cours de danse avec Billie Crawford tu te souviens de lui ? Quand j’y repense, je me dis " non mais n’importe quoi " ».

A l’époque, en 2005, la presse pour ado a le vent en poupe. Anne n’a que 25 ans mais y voit une opportunité. Elle se rapproche d’un éditeur, les éditions de Tournon, pour leur proposer de créer un magazine pour adolescents, petit format. Séduit par sa vision, l’éditeur lui donne feu vert et carte blanche. Anne se saisit alors de toute la motivation de sa jeunesse et apprend tout de A à Z, ce qu’est un budget, gérer les piges, recruter des journalistes, faire l’animation, monter une équipe éditoriale, aller chercher des illustrateurs et des graphistes… 

 
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Au bout de deux ans, l’aventure prend fin, le magazine ferme. Autant Anne est déjà capable à l’époque de construire depuis zéro un mag’ de 50 pages, autant elle ne maitrise pas encore la partie monétisation. « J’ai monté ce magazine sans vraiment m’en rendre compte », se souvient-elle. Mais ce n’est pas grave, s’il faut arrêter, on arrête. Je pense que c’est assez courageux d’être capable de prendre le recul pour se dire ça ne marche pas - et analyser pourquoi. » Elle rembarque alors sur un nouveau cycle de piges puis un remplacement de congé maternité en presse parentale. 


Mais c’est en 2007 que sa carrière prend une direction majeure, lorsqu’elle est appelée par le groupe Auféminin.com pour digitaliser Joyce, magazine papier luxe. Trois mois après, son binôme à la co-direction du magazine ne tient pas le coup et claque la porte ; Anne devient par la force des choses rédactrice en chef du magazine. Une fois encore, à elle de tout monter de zéro. Cette fois, il s’agit de la vraie transformation digitale, il s’agit de prendre une entité print, avec son ADN et d’en faire un support digital à une époque où des média digitaux féminin majeurs, comme Madame Figaro, n’en sont encore qu’aux balbutiements. De retour de congé maternité en 2010, Anne s’empare, en plus, de la création de l’entité vidéo de Auféminin. A nouveau, elle repart de zéro avec deux stagiaires et structure le projet.

 

Quand on prend du recul et qu’on regarde son parcours, on se rend compte qu’elle est souvent arrivée aux débuts des projets. Mais le problème quand est comme Anne, qu’on voit le potentiel des projets et qu’on les rend enviable, c’est qu’on risque de se les faire piquer. Et c’est ce qui se produit. 

 

Les relations à la rédaction deviennent tellement tendues, violentes, qu’elle en tombe malade. C’est grâce à sa fille, à l’exemple qu’elle veut donner qu’elle arrive à relever la tête avec fierté et partir. Elle raconte : « Je me suis dit ok tu as deux options, soit tu es plus bas que terre, la tête dans la boue et tu te laisses faire, soit tu penses à ta fille. S’il lui arrive ça tu diras quoi ? "Non ma chérie, courbe le dos ça va aller, ça va bien se passer" ? ou "Lève-toi, marche et bas-toi car tu es dans le juste" ? ». 


Je veux ici faire une parenthèse. Il faut que je le précise, Anne m’impressionne par le recul qu’elle est capable de prendre quand il s’agit de sa famille, de sa fille et de sa vie. Ce qu’on retrouve d’elle dans son roman (dont l’héroïne choisit de se relever, de tenir debout, pour elle et pour sa fille, après une rupture) confirme ce que je commence à entre apercevoir. Anne est moderne, et fun. Elle est plus Carry Bradshaw Anne, que Mme de Sévigné !

 

" Il y aujourd’hui une espèce d’exigence absolue des femmes, de la perception des femmes, à tous les niveaux. Et ce qui m’interpelle le plus, c’est qu'en tant que femmes, on a intégré cette exigence comme une normalité. "

 
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Son départ d'au Aufeminin.com ne se passe donc pas dans les meilleures conditions, mais il a le mérite de la pousser vers de nouveaux accomplissement.  Il lui permet de trouver le temps pour apposer le mot fin à son premier roman d’une part. Mais également de se mettre en indépendante dans le conseil en transformation digitale éditoriale. Au bout de 5 mois, le hasard amène une de ses copines à l’appeler. Elle a entendu dire que le journal Le Parisien cherche quelqu’un pour diriger le service vidéo et elle pense qu’Anne serait parfaite. Lors de l’entretien, elle a un coup de leur absolu pour celui qui devient par la suite son boss pendant 2 ans, le Directeur du digital. « Je suis rentré dans le bureau, et j’ai eu cet espère ce truc tu sais, où tu te dis "c’est bon, je sais, c’est là" ». Et elle avait raison. 


Depuis, elle partage ses connaissances en matière de vidéo et de digital et a construit un hub dédié à la vidéo dans le cadre du déménagement du Parisien et des Echos. Un virage qui cadre bien avec celui de l'évolution et de la transition des médias vers les nouvelles plate-forme et les nouveaux usages. Du test and learn, très strat-up, moins évident parfois dans les médias classiques. Anne est de ceux qui pensent que la vie est trop courte pour être retenue par des choses qu’on dit impossible à réaliser, alors elle se lance dedans quoi qu’on en dise. Se dire que contre toute attente elle va rendre la chose possible lui donne une force réelle. Sa foi fait d'elle qui elle est - et nourrit peut-être aussi son ego, elle le reconnait elle-même, et l’assume. Quitte à se faire avoir, quitte à ce qu’on se dise « oh, ce n’est pas grave, Anne le fera, elle voudra que ce soit parfait, alors elle le fera ». C’est le revers de la médaille.

 

 

Selon ses propres mots et malgré le rapport compliqué qu’Anne entretient avec l’autorité, la collaboration avec son directeur est « dingue ». « Je me rappelle lui avoir dit que je n’avais pas de problème avec le management à condition que la personne au-dessus soit meilleure que moi », raconte-t-elle, très directe. « J’ai horreur du management d’apparat. Soit tu es meilleur, et tu es au-dessus, soit tu bullshit, et là ça ne va pas le faire. » Exigeante, Anne ? Ça oui, mais pour la première fois de sa carrière, elle a trouvé quelqu’un qui a compris qu’elle n’était pas mangeable et qu’il fallait juste la laisser faire. 

 

Au-delà des projets de digitalisation que mène Anne, travailler dans les médias se révèle riche en leçons de vie. Elle lui ouvre notamment les yeux sur les relations entre les femmes, sur le féminisme et sur la dichotomie malsaine sur laquelle jouent certains médias et entreprises. Qu’un média soutienne une chanteuse contre le body slamming puis publie le même jour un article poussant au « perfect summer body », qu’une entreprise se vante de s’engager pour les femmes puis rétrograde une collaboratrice à son retour de congé maternité, qu’on pratique encore la violence obstétricale et qu'on dise aux femmes de pas être des chochottes quand elles accouchent, voilà ce qui la fait bondir. « Il y aujourd’hui une espèce d’exigence absolue des femmes », dénonce-t-elle, « de la perception des femmes, à tous les niveaux. Et ce qui m’interpelle le plus, c’est qu'en tant que femmes, on a intégré cette exigence comme une normalité. »



Plus que cela encore, le féminisme pratiqué à l’heure actuelle la questionne.  Elle appelle cela « le féminisme à paillette », et je vous avoue que j’adore cette expression parce qu’on comprend tout de suite de quoi il s’agit. C’est ce féminisme creux, cette revendication d’apparat que l’on retrouve encore trop dans les entreprises et les médias - et elle en sait quelque chose. A ce féminisme à paillette, elle préfère le concret, les réseaux d’entraide, de mentorat, et surtout l’exemple que chacune de nous peut donner en tant que femme. Ce féminisme là, Anne le pratique dans toutes les facettes de sa vie, notamment depuis qu’elle est devenue mère. Elle a conscience qu’être maman d’une petite fille la conditionne, clairement, et d’être dans l'attention permanente de ce qui se passe autour d’elle, en essayant de ne tomber ni dans les clichés, ni dans la paranoïa. « Mais ce qui est génial », ajoute Anne, « c’est que quoi que fasse ma fille, le métier qu'elle fera demain n'existe pas encore et c'est une opportunité énorme. Tout est encore à inventer pour elle. » 


Ce qu’elle lui enseigne, c’est que si elle veut être une princesse, elle le peut ; si elle veut être le dragon, si elle veut être le chevalier, elle peut également. Le choix ne dépend que d’elle, et en aucun cas de ce qu’on voudra lui imposer. Bon, certes, elle a ensuite été convoquée par l’instituteur de sa fille parce qu’elle avait dit aux garçons de sa classe qu’elle voulait être le chevalier, et que les garçons c’étaient des nuls et que c’était sa maman qui lui avait dit ! C’était une vision assez synthétique de la leçon inculquée par Anne, mais la fondation est là, et c’est ça le plus important. 



Je pourrais vous parler de Anne pendant longtemps,continuer ainsi à vous raconter encore à quel point elle représente pour moi la Parisienne dans ce qu’elle a de plus moderne et libérée. Mais vous savez quoi ? Lisez-donc plutôt son roman…

 
 
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Pour vous régaler des beaux mots d'Anne, lisez son roman " L'année du flamant rose "

Morgane Dion